Genèse et symboles de l’épée d’académicienne de Mireille Delmas-Marty selon son concepteur

Texte par Jean-Michel Ghinsberg Pour citer ce texte

Épée d’académicienne de Mireille Delmas-Marty©Marc Delacroix

Lorsqu’à la fin de la mémorable journée marquée par La Triomphante Entrée de Pic de la Mirandole à Goutelas, au cours de laquelle fut installé le portrait de Pic, installation qui donna lieu à neuf stations rythmées par la lecture des neuf stances de la Chanson d’Amour de Jérôme Benivieni1, Paul Bouchet m’apprit que Mireille Delmas-Marty venait d’être élue à l’Académie des sciences morales et politiques, l’image de l’épée s’imposa immédiatement à moi avec évidence. J’en fis part à Paul qui se montra dubitatif sur l’accueil de cette proposition par Mireille et effectivement, lorsque je téléphonais le lendemain matin pour savoir si Paul était bien rentré et surtout féliciter Mireille, cette dernière – à l’évocation de l’épée – me dépondit : Une épée ? Moi jamais ! Il ne fallut pas longtemps cependant pour la convaincre, lorsque je lui susurrais : Cette épée symbolisera l’humanisme juridique ; un jour, vous la déposerez à Goutelas2.

Quinze jours après, l’épée était conçue dans ses éléments essentiels et quelques semaines plus tard, profitant d’un séjour de Paul et Mireille à Goutelas, dans la pièce qui allait devenir la bibliothèque des humanismes juridiques et accueillerait effectivement l’épée, autour d’une coupe de champagne, je leur présentais une maquette en carton. Mireille donna son accord sur ce projet dans la mesure où il n’était pas tant centré sur sa personne que sur son enseignement ou plutôt, sur les valeurs qui le sous-tendent. À cet égard, deux caractéristiques avaient retenu mon attention :

  • le souffle de la pensée, déjà matérialisé par le choix qu’avait fait Mireille de l’illustration de couverture des volumes reprenant ses cours au Collège de France : un tableau de Vieira da Silva intitulé L’issue lumineuse ;
  • l’unité de sa pensée, cherchant à harmoniser les contraires, non pas dans une uniformité niveleuse, mais dans le respect de leur originalité.

La flamme qui réchauffe et vivifie – lumière qui éclaire et feu qui anime – symbole de l’Amour comme principe universel au sens du dernier vers de la Divine Comédie3, constituerait en quelque sorte l’âme de l’épée, ce qui en ferait sa caractéristique essentielle ; le ruban de Möbius4, cette figure géométrique ayant pour caractéristique de n’avoir qu’une seule face et qu’un seul bord, en dessinerait la poignée.

Ainsi concevais-je

  • une lame flammée qui, à mes yeux, ne pouvait être qu’en acier damassé, la multiplicité des couches illustrant la complexité,
  • et une poignée en forme de ruban de Möbius, en argent poli, ruban sur lequel seraient gravés ces vers tirés du 449ème et dernier dizain de la Délie5 de Maurice Scève (1505-1569), poète lyonnais de la Renaissance :

Flamme si saincte en son cler durera,
Tousjours luysante en publicque apparence,
Tant que le Monde en soy demeurera,
Et qu’on aura Amour en révérence

le mot Monde étant non pas gravé mais figuré – tel un rébus – par une sphère en lapis-lazuli.

La poignée ©Marc Delacroix

En même temps qu’affirmation humaniste, cette phrase justifiait le fait que la lame se présentât à nue, sans fourreau. De plus, le titre de l’ouvrage dont elle est extraite, anagramme de L’idée6, évoquait à son tour les réseaux ID (pour Internationalisation du Droit) créés par Mireille avec les États-Unis, le Brésil et la Chine.

Image chez Nicolas de Cuse du mouvement en suspens de l’âme rationnelle7, la sphère tournant dans les espaces infinis est aussi le symbole d’une ambition : celle d’une pensée juridique transculturelle qui a vocation à s’adresser au monde entier et trouve d’ailleurs des relais sur tous les continents. Derrière la pensée de Mireille Delmas-Marty, la recherche est assurément celle du bien commun lié au devenir même de notre planète. Et si la réponse juridique n’est que l’une des voies (aux côtés de la philosophie, de la poésie, des mathématiques, etc…) elle est une voie nécessaire à la mise en œuvre effective d’une communauté harmonieuse.

Au sommet de la poignée mais du côté non immédiatement apparent, je prévoyais la fixation d’une émeraude rectangulaire avec un sertis clos en or pouvant figurer une croix : celle dominant le monde de son Amour universel en même temps que symbole d’Espérance par sa couleur verte et discret renvoi à la tradition protestante de sa récipiendaire. Ce bijou, fabriqué quelques années auparavant par Philippe Tournaire, se présentait à l’origine comme un pendentif que j’avais offert à ma mère, laquelle avait voulu participer ainsi à l’élaboration de l’épée.

Dans ses cours au Collège de France, au concept – sacro-saint pour les juristes – de pyramide des normes instituant une hiérarchie immuable8, Mireille avait eu l’audace de substituer la métaphore des nuages ordonnés ! Or, il se trouvait que dans les jades archaïques chinois dont je suis collectionneur, j’étais détenteur d’un beau jade Hongshan9 (vers 3.500 ans av. JC) en forme de nuage, puisque telle est la dénomination donnée par les archéologues à ce type de pièces, dont on subodore de plus qu’elles avaient une haute valeur spirituelle. Il allait donc de soi que cet artefact rejoigne la garde de l’épée au centre de laquelle il fut placé. La garde elle-même, en électrum10 sablé afin de n’être pas clinquante, fut conçue avec une section losangique, symbole féminin, se terminant par deux cercles évidés insérant en leurs centres :

  • à droite, un diamant brut, cadeau du cabinet Adamas11, unissant dans la dureté et la transparence ses multiples facettes12,
  • à gauche, une sphère composée à la moitié supérieure, d’un rubis étoilé et à la moitié inférieure, d’un saphir étoilé13, l’étoile renvoyant naturellement au mythe d’Astrée, promesse du retour de la justice sur terre après les temps de discorde14.

Ainsi étaient résumés trois grands thèmes développés par Mireille Delmas-Marty dans ses cours au Collège de France :

  • l’un et le multiple, par le cristal adamantin,
  • le pluralisme ordonné, par le nuage en jade,
  • la communauté de destin, par la sphère à deux faces.

La garde ©Marc Delacroix

Il fallait que la lame pût s’insérer convenablement dans cet ensemble ; or la poignée, par nature, présentait un vide en son centre. D’où la nécessité de prévoir quelque chose sous la garde. Je concevais donc un polyèdre de section hexagonale, en argent poli, dont les faces pourraient accueillir, en chiffres arabes trois dates personnelles (1964 – 1982 – 2004), et en chiffres romains, trois dates professionnelles, ces dernières correspondant :

  • la première, à l’année de l’agrégation de Mireille (MCMLXX),
  • la seconde, à l’année de son élection au Collège de France (MMII),
  • la troisième, à l’année de son élection à l’Institut de France (MMVII).

Les correspondances étaient parfaites puisque ces six dates se présentaient chronologiquement en alternance et je veillais donc à ce qu’elles se succèdent dans le sens direct (inverse du sens des aiguilles d’une montre) et non dans le sens rétrograde : ce dernier qualificatif n’aurait été pas en accord avec pensée éminemment prospective de Mireille !

Le polyèdre ©Marc Delacroix

Il fallait encore prévoir

  • en l’absence de fourreau afin de ne pas alourdir l’objet compte tenu du physique menu de la personne, un embout, à la pointe de la lame ; il s’agit d’un embout en électrum, en forme schématique de cœur repercé d’une flamme dont la forme est directement inspirée de la flamme dessinée par Botticelli au chapitre XXV du Paradis de Dante : le grand poète toscan, au chapitre précédent, vient de s’entretenir avec la flamme de Pierre, Pierre avec lequel il a eu un échange sur la Foi ; puis au chapitre suivant, avec la flamme de Jacques, Jacques avec lequel il a eu une discussion sur l’Espérance ; puis vient la flamme la plus belle et la plus lumineuse, celle de Jean, avec laquelle Dante s’entretient sur l’Amour au chapitre XXVI15 ; c’est d’ailleurs le dessin de cette flamme qui sert de cul de lampe au bas de certaines pages du présent site ;

La flamme ©Marc Delacroix

  • un bouton à l’arrière, pour permettre l’accrochage de l’épée à la ceinture ; sur ce dernier qui est en argent, figure une fleur de jasmin, par référence au jasmin des fidèles d’amour dans la grande tradition des mystiques persans16, repris à l’époque médiévale puis plus tardivement à la Renaissance, notamment dans le Songe de Poliphile17: lorsque ce dernier rencontre Polia pour la première fois, c’est après avoir traversé une tonnelle couverte de jasmin18. En même temps, la fleur ici figurée comporte cinq pétales, la rendant semblable à une étoile à cinq branches, laquelle est le symbole de la manifestation centrale de la Lumière, du centre mystique de la perfection.

Le bouton ©Marc Delacroix

Après que, conformément à l’usage, ait été constitué un Comité de l’épée, la fabrication fut confiée au joaillier Philippe Tournaire, qui deviendrait bientôt Maître d’art, dont l’atelier est à Montbrison… à quelques dizaines de kilomètres de Goutelas et qui, déjà à l’époque, avait ouvert une boutique à Lyon ; celle de la place Vendôme serait inaugurée plus tard.

Cette mise en œuvre s’avéra assez longue, pratiquement un an et demi. Il fallait réunir les matériaux, concevoir techniquement les détails, bien expliquer les ressorts ; par exemple, le sertissage des pierres aux extrémités de la garde, comme suspendues dans le vide au centre du cercle ; l’entourage du jade lui-même placé et fixé sur un coussinet ; l’orientation de la boule de lapis-lazuli ; le sens de la flamme de l’embout qui embrase l’épée et n’est pas tournée vers l’extérieur tel celle de l’ange chassant Adam et Ѐve du Paradis Terrestre ! ; le clips de l’embout de façon à pouvoir à la fois dégager et protéger la pointe de la lame ; le dessin du T franciscain gravé sur la lame.

Il fallait en effet donner un nom à cette épée. J’avais proposé φλοyὁς, la flamme ; au cours d’une discussion, plutôt qu’un nom, Mireille préférait une sentence : de la flamme à la lumière, ou bien la lumière de la flamme φλοyὁς φάος.

Cependant, Paul Bouchet insistait pour que cela soit précédé de Tὁ, ce que le grec – langue concise – ne rend nullement obligatoire… jusqu’à ce que je réalise que c’était le moyen pour lui de faire figurer sur cette épée le T franciscain ! Ainsi, est-ce bien la sentence Tὁ φλοyὁς φάος qui a été gravé sur la lame.

14 mai 2009 – Collège de France

Remise de l’épée d’académicienne. De gauche à droite : Philippe Tournaire, Simone Rozès et Mireille Delmas-Marty©Marc Delacroix

Devant une assemblée nombreuse et choisie, Simone Rozès, Premier Président Honoraire de la Cour de Cassation, prononce son allocution pour la remise de l’épée à Mireille Delmas-Marty. C’est la première fois qu’une telle cérémonie a lieu dans les salons du Collège ; Mireille l’a voulu sans décorum, empreinte de simplicité. Et c’est avec simplicité mais avec chaleur et amitié que la remise a lieu. Elle est l’occasion de souligner combien l’humanisme est au cœur de la pensée et de l’action de cette grande dame qui, sous son aspect presque fragile, cache une détermination sans faille, une réelle capacité d’imagination opérationnelle, une force que rien ne détourne. Dans sa réponse, ne s’exprime-t-elle pas de la sorte : Plutôt disciple d’Héraclite, je crois aux vertus du combat, qu’il prenne la forme de la controverse ou du débat contradictoire, cher aux juristes, ou celle plus subversive du refus, de la résistance, voire de la lutte contre l’oppression.

Et de terminer son discours ainsi :

Finalement, le message de cette arme magique est à la fois énigmatique comme le poème de Maurice Scève et clair comme l’engagement d’un autre poète, René Char, qui écrivait dans le maquis de Haute-Provence, au cœur de l’hiver 1943-1944 (Feuillet d’Hypnos) : « Ces notes marquent la résistance d’un humanisme conscient de ses devoirs, discret sur ses vertus, désirant réserver l’inaccessible champ libre à la fantaisie de ses soleils et décidé à payer le prix pour cela. »

Cette épée et ce message resteront pour moi le témoignage précieux de votre amitié et la promesse que la génération suivante prendra la relève.

Telle est bien la vocation de Second Souffle !

Pour en savoir plus

Pour citer ce texte : Jean-Michel Ghinsberg. « Genèse et symboles de l’épée d’académicienne de Mireille Delmas-Marty selon son concepteur ». La Boussole des possibles, 2026. https://laboussoledespossibles.fr/mireille-delmas-marty/lepee-dacademicienne/.

  1. Disciple Marsile Ficin, le poète florentin Jérôme Benivieni (1453-1542) fit partie du cercle médicéen. De cette chanson, Pic de la Mirandole en fit un commentaire (traduit et présenté par Patricia Mari-Fabre, éditions de la Maisnie, Guy Trédaniel Éditeur, 1991).
  2. Dans sa réponse à l’allocution de Madame Simone Rozès, Premier Président de la Cour de cassation, lors de la remise de l’épée, Mireille Delmas-Marty explique ce en quoi cela avait été déterminant pour elle.
  3. L’Amour qui meut le soleil et les autres étoiles, Dante Alighieri, Paradis – Chant XXXIII, vers 145.
  4. Cette figure a été décrite en 1858par les mathématiciens August Ferdinand Möbius (1790-1868) et Johann Benedict Listing (1808-1882). Le nom du premier fut retenu grâce à un mémoire présenté à l’Académie des sciences à Paris.
  5. Délie, obiect de plus haulte vertu, Lyon, Sulpice Sabon pour Antoine Constantin, 1544.
  6. Comme il a été observé, la devinette anagrammatique était prisée des humanistes, et Scève est assez platonicien pour que l’on puisse lui prêter une telle intention (Françoise Charpentier, NRF Gallimard, Collection Poésie, p.22, édition juillet 2003).
  7. De ludo globi, 1463 – Voir Maurice de Gandillac : Symbolismes ludiques chez Nicolas de Cuse – Les jeux à la Renaissance, Paris, Vrin, 1982, p. 345 et suiv.
  8. Concept énonçant que pour être valide, une règle de droit doit s’intégrer dans une hiérarchie de normes et être conforme aux règles qui lui sont supérieures.
  9. Culture néolithique(4700 – 2900 av. JC) du nord-est de la Chine, s’étendant au nord des monts Yan (燕山) au Hebei et de part et d’autre des cours supérieurs du Daling (大凌河) et du Xiliao (西遼河) au Liaoning et en Mongolie-Intérieure.
  10. Alliage composé d’or et d’argent, rencontré à l’état naturel dans des proportions variables, très utilisé dans l’Antiquité, ou bien artificiellement créé, ici dans des proportions de 2/3 d’or pour 1/3 d’argent.
  11. Alliage composé d’or et d’argent, rencontré à l’état naturel dans des proportions variables, très utilisé dans l’Antiquité, ou bien artificiellement créé, ici dans des proportions de 2/3 d’or pour 1/3 d’argent.
  12. Dans la devise des Médicis, le diamant figure comme le symbole de l’amour divin ; l’interprétation se fonde sur un calembour : diamant – dio-amando, le blanc étant aussi le symbole de la Foi.
  13. Le rubis qui enivre sans contact, est à l’image de l’Amour divin. Le saphir par sa couleur bleue, est le symbole de la Vérité.
  14. Astrée, personnification de la Justice, fut la dernière des immortelles à vivre parmi les humains durant l’Âge d’or. Quand l’humanité devint corrompue à l’Âge du fer, elle quitta la Terre et Zeus la plaça dans le Ciel sous la forme de la constellation de la Vierge.
  15. Comme l’exprime Françoise Charpentier (1931-2024), Professeur à Paris VII, spécialiste de la Renaissance : l’Amour, force originelle qui crée l’harmonie du monde, est la condition d’une ascèse spirituelle ; le but en est la Connaissance et le Bien.
  16. Le Jasmin des Fidèles d’Amour – Kitâb-e ‘Abhar al-‘âshiqîn – de Rûbehân Baqlî Shîrazî (522/1128 – 606/1209). Édition Verdier, Collection Islam Spirituel, 1991, traduit du persan par Henry Corbin.
  17. Le Jasmin des Fidèles d’Amour – Kitâb-e ‘Abhar al-‘âshiqîn – de Rûbehân Baqlî Shîrazî (522/1128 – 606/1209). Édition Verdier, Collection Islam Spirituel, 1991, traduit du persan par Henry Corbin.
  18. Lors regardant à l’entour de moi, je vis seulement une belle treille de gensemi, toute semée de ses fleurs blanches, qui rendaient une odeur fort agréable. […]et ainsi cheminant pas à pas, comme celui qui pense et ne sait s’il va ou s’il ne bouge, mes esprits ne se ressentirent jusques à ce que je fusse au bout de la treille qui était assez longue à passer. Alors regardant çà et là, je vis de loin une assemblée de jeunes gens […] une belle nymphe se partit de la troupe, portant un flambeau ardent en sa main, et prit son chemin droit à moi. – Livre premier, chapitre XI.