Rose des vents et octogone

Texte par Antoine Portanguen Pour citer ce texte

Rose des vents et octogone©Établissements Brun Frères

La rose des vents constitue le socle de forme octogonale de la Boussole et figure l’élément terre. Elle est le point de départ de la Boussole des possibles et figure les 8 vents opposés de la mondialisation.

La rose des vents, point de départ de la Boussole

Déjà présente dans l’ouvrage Aux quatre vents du monde paru en 2016, la rose des vents est le point de départ de la proposition de Mireille Delmas-Marty adressée à Antonio Benincà de faire passer sa pensée dans la matière en réalisant « une Boussole des possibles ».

Antonio Benincà

Cela faisait très longtemps que Mireille pensait à une rose des vents pour le château de Goutelas. Donc, d’un commun accord, nous avons entrepris ce travail […]1

C’est bien sûr la rose des vents au sol qui concentra d’abord mon attention.2

L’élément terre

Avant de développer davantage la symbolique de la rose des vents, telle que la concevait Mireille Delmas-Marty, voici comment Antonio Benincà a choisi de la représenter dans la matière en l’associant à l’élément terre et à la figure de l’octogone :

Antonio Benincà

Je sentis que cette rose devait faire partie intégrante de la planète, et qu’au cas où il ne serait pas possible de la graver directement sur une roche, elle serait moulée avec ce matériau, dont la composition proche de la pierre, est reconstituée à partir d’agrégats et de ciment grâce à l’ajout de l’eau : le béton.3

La rose des vents est TERRIENNE, la « terre » en tant qu’élément. […] On peut aller jusqu’à imaginer […] une antenne [qui] plonge dans le sol au contact des ondes telluriques.4

Voilà pour l’implantation de la Rose [des vents].5

L’octogone

Antonio Benincà

Au départ, ce socle était un cercle, mais Mireille, qui ne lâchait jamais, voulait absolument que les huit principes de l’humanisme soient représentés. C’est ainsi que le cercle se transforma en octogone. […] Il se trouve qu’à Athènes, il existe encore une tour en dessous de l’acropole qui représente les vents. C’est un octogone, qui par ailleurs, pour les alchimistes, est la figure parfaite entre le cercle et le carré.6

Copie JSTOR de « L’horloge à eau de la tour des vents » de Noble & Price, image tirée à l’origine de « Les antiquités d’Athènes (vol. I) » de Stuart & Revetts, 1762. Wikipedia

Copie JSTOR de « L’horloge à eau de la tour des vents » de Noble & Price, image tirée à l’origine de « Les antiquités d’Athènes (vol. I) » de Stuart & Revetts, 1762. Wikipedia

Cet octogone représente ce que Mireille Delmas-Marty a nommé les huit principes régulateurs. Comme l’expliquait Mireille Delmas-Marty, l’octogone est une figure qui permet de se rapprocher de l’impossible « quadrature du cercle », elle représente ainsi la tentative de « réconcilier les inconciliables ».

La métaphore des vents

Au cours de son œuvre, Mireille Delmas-Marty a cherché à sortir des cadres statiques traditionnellement utilisés dans le domaine juridique (comme la pyramide des normes de Kelsen), préférant des métaphores dynamiques plus à mêmes de représenter les mutations de nos sociétés, en particulier liées à la mondialisation. Elle a ainsi utilisé l’image du souffle et des vents.

Les vents, métaphores d’une pensée en mouvement

Mireille Delmas-Marty

Face à de tels phénomènes [de mondialisation], il faut se donner les moyens d’élargir le raisonnement juridique, du concept au processus, du statique au dynamique, du modèle au mouvement. C’est ainsi que, dans le prolongement des « nuages ordonnés », formule provocatrice lancée pour illustrer l’instabilité, la métaphore des « quatre vents du monde » s’est imposée pour tenter de comprendre l’esprit qui, tel un souffle, forme, déforme ou transforme les systèmes de droit.7

Les quatre vents dominants et les vents d’entre les vents

Ainsi, dans l’ouvrage Aux quatre vents du monde, Mireille Delmas-Marty propose une nouvelle grille de lecture de la mondialisation où figurent huit vents opposés organisés en quatre couples contraires autour d’une rose des vents.

Source du schéma de la rose des vents : “Figure 1. Rose des vents”. Delmas-Marty, Aux quatre vents du monde : petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation, 2016, p. 70).

Mireille Delmas-Marty

Placer la réflexion « aux quatre vents du monde », c’est rêver de lui redonner souffle.8

Le souffle comme esprit nous met en quête de la rose des vents qui permettrait de s’orienter en repérant les directions prises par la mondialisation. Un peu comme une boussole, la rose des vents distinguera quatre vents dominants : l’esprit de liberté, l’esprit de sécurité, l’esprit de compétition, l’esprit de coopération. Elle pourrait aussi indiquer, entre les vents dominants, d’autres vents, tels que l’esprit d’innovation entre liberté et compétition ; l’esprit d’exclusion entre compétition et sécurité ; l’esprit de conservation entre sécurité et coopération ; ou l’esprit d’intégration entre coopération et liberté. Du même coup, la rose des vents rendrait plus visibles les tensions entre vents contraires : liberté contre sécurité, compétition contre coopération, innovation contre préservation, exclusion contre intégration.9

Le pot au noir

Mireille Delmas-Marty

Bien connu des navigateurs et des pilotes d’avions, le Pot au noir se rencontre au milieu des océans, sous les latitudes équatoriales, dans la zone intertropicale où viennent se heurter les alizés venus des deux hémisphères. Ce terme, inventé à l’époque des grandes navigations, évoque le ciel noir des grains d’orage où l’on se sent comme dans un piège. On passe subitement du calme plat à des vents soufflant dans toutes les directions avec des orages très violents. Les navires à voile peuvent rester encalminés plusieurs jours, voire plusieurs semaines, avec des alternances de pluies diluviennes, de risées folles et de calme plat. Tandis qu’en altitude les pilotes décrivent des avions aussi secoués que s’ils se trouvaient dans le tambour d’une machine à laver. Au risque de paralysie s’ajoute le risque de naufrage du navire ou du crash de l’avion quand ces vents d’une violence exceptionnelle se succèdent dans des directions contraires.10

Filant la métaphore des vents, Mireille Delmas-Marty utilise la métaphore du « pot au noir » pour décrire la situation dans laquelle se retrouvent actuellement nos sociétés face à la mondialisation et les nombreuses crises qu’elle engendre en matière sécuritaire, judiciaire, financière, sanitaire, sociale, migratoire, environnementale et climatique :

Qu’il s’agisse des États, d’une région partiellement intégrée comme l’Europe, ou a fortiori de la planète, la gouvernance du monde semble prise dans un tourbillon de vents contraires, tournoyant sur place au lieu d’indiquer une quelconque direction. La mondialisation serait-elle arrivée dans une sorte de « Pot au noir » où elle perdrait toute capacité de décision, annonçant un basculement sans retour ?11

Pour sortir du Pot au noir, il faut s’adapter aux sautes de vents, se laisser porter quand les vents sont favorables, mais aussi louvoyer face aux vents contraires, survivre au calme plat et résister aux coups de vent. Ainsi en va-t-il de la navigation sur l’océan de la mondialisation, menacée tantôt de paralysie, tantôt de naufrage. Pour quitter la zone à risque, il faut de nouveaux instruments, tels que des objectifs communs et des principes régulateurs. Il restera à responsabiliser, en fait et en droit, tous les membres de l’équipage. Sauf catastrophe cosmique, c’est sans doute au croisement entre vouloirs, savoirs et pouvoirs que se jouera désormais l’avenir de la planète.12

De la rose des vents à la Boussole

Mais alors, que faire de ces vents contraires qui semblent irréconciliables ? Mireille Delmas-Marty propose d’utiliser la métaphore de la rose des vents, objet de navigation permettant de s’orienter afin de définir un cap :

Mireille Delmas-Marty

D’origine controversée – inventée par les Chinois pour certains, par les Scandinaves pour d’autres –, la rose des vents est décrite dans les traités de navigation comme l’un des plus anciens instruments. À la fin du XIIIe siècle, selon la légende, le montage d’une rose fixée sur l’aiguille aimantée, réalisé par un artisan italien, marque le début de la boussole et du compas de mer. Ces instruments ont permis la découverte du monde. Libérés de la nécessité de naviguer à vue, c’est-à-dire de jour et près des côtes, les marins pouvaient s’aventurer en haute mer et choisir leur cap au lieu de se laisser porter par le vent dominant.13

[…] il faut donc se donner les moyens de repérer les diverses directions dans lesquelles soufflent les vents de la mondialisation. Telle pourrait être l’ambition symbolisée par la rose des vents.14

Elle nous met également en garde contre le danger de ne retenir qu’un seul vent au mépris des autres :

[…] à observer le jeu des vents qui tournent autour de la rose des vents, notre hypothèse est que la mondialisation ne doit pas tendre non plus vers le triomphe d’un seul vent dominant, quel qu’il soit. Ainsi avons-nous observé que la sécurité sans liberté conduit au totalitarisme tandis que la liberté sans sécurité mène le monde au chaos. De même, la compétition sans coopération peut conduire au règne de la force (force économique, force militaire, etc.), alors que la coopération sans compétition est souvent inefficace. Et l’on pourrait compléter les exemples à propos des quatre autres vents : l’innovation sans la conservation peut conduire à l’effondrement de la planète, mais la conservation sans innovation paralyse ; l’exclusion sans l’intégration, c’est l’enfermement, l’éloignement ou la guerre, mais l’intégration sans exclusion peut aboutir à une fusion mortifère.15

Ainsi, Mireille Delmas-Marty, refusant tout dogmatisme, propose d’utiliser la rose des vents comme une boussole permettant de stabiliser la gouvernance mondiale par le droit sans l’immobiliser :

Dans un domaine juridique en plein bouleversement, la métaphore de la rose des vents pourrait servir de boussole pour faire le point sur la mondialisation, y compris les sautes de vents et changements de cap, comme ceux provoqués par les attentats du 11 septembre 2001 ou la crise financière de 2008. Car l’une des préoccupations que l’on peut nourrir face à la mondialisation est le risque d’incohérence lié à l’ébranlement des fondements dogmatiques des normes. Dans la conception traditionnelle, le dogme permet de stabiliser la norme juridique et de synchroniser les divers secteurs du droit, évitant ainsi de réduire les normes juridiques à de purs instruments au service de la force. C’est ainsi que la dogmatique juridique serait la manière occidentale de « lier » les hommes, en posant un sens qui s’impose à tous (Alain Supiot, 2005). Sur le plan mondial, à défaut d’accord sur un dogme qui redonnerait cohérence à l’ordre juridique, la quête de la rose des vents correspond à la recherche, malgré la prolifération des normes et l’assouplissement des formes, d’un nouveau mode d’intelligibilité des processus qui caractérisent le monde contemporain. Car le droit a besoin d’un minimum de stabilité : à partir d’un certain degré d’instabilité, il disparaît. En proposant une typologie des vents dominants, la rose des vents ne crée pas un cadre statique, mais elle permet de faire le point sur les mutations qui accompagnent la mondialisation, et de choisir un cap. Elle rend ainsi possible une stabilisation provisoire de la gouvernance mondiale.16

  1. Texte de référence d’Antonio Benincà en exclusivité sur le site Laboussoledespossibles.fr, source
  2. Benincà, Antonio. Troisième lettre à Madame la Jurispoète, écrite à Marcilleux, France, le 26 décembre 2018, source
  3. Benincà, Antonio. Troisième lettre à Madame la Jurispoète, écrite à Marcilleux, France, le 26 décembre 2018, source
  4. Texte de référence d’Antonio Benincà en exclusivité sur le site Laboussoledespossibles.fr, source
  5. Benincà, Antonio. Troisième lettre à Madame la Jurispoète, écrite à Marcilleux, France, le 26 décembre 2018, source
  6. Texte de référence d’Antonio Benincà en exclusivité sur le site Laboussoledespossibles.fr, source
  7. Delmas-Marty, Aux quatre vents du monde : petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation, 2016, p. 16.
  8. Delmas-Marty, Aux quatre vents du monde : petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation, 2016, p. 10.
  9. Delmas-Marty, Aux quatre vents du monde : petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation, 2016, p. 19.
  10. Delmas-Marty, Aux quatre vents du monde : petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation, 2016, p. 21.
  11. Delmas-Marty, Aux quatre vents du monde : petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation, 2016, p. 21.
  12. Delmas-Marty, Aux quatre vents du monde : petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation, 2016, p. 122.
  13. Delmas-Marty, Aux quatre vents du monde : petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation, 2016, p. 41.
  14. Delmas-Marty, Aux quatre vents du monde : petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation, 2016, p. 40.
  15. Delmas-Marty, Aux quatre vents du monde : petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation, 2016, p. 71.
  16. Delmas-Marty, Aux quatre vents du monde : petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation, 2016, p. 41.