Texte par Antoine Portanguen Pour citer ce texte

Le fil à plomb et le bassin©Établissements Brun Frères
Le fil à plomb représente le droit, la justice et la gouvernance mondiale. Symbole de rectitude, il érige la spirale des humanismes et s’immerge dans le bassin octogonal qui figure l’élément eau et stabilise le droit sans l’immobiliser et pacifie nos sociétés sans les uniformiser grâce à l’action des huit principes régulateurs.
À la recherche du droit : la symbolique du fil à plomb

Antonio Benincà
[…] Mireille parlait des humanismes juridiques. Il me fallait donc trouver comment représenter le droit. D’ailleurs, la spirale, pour le moment, est inerte, penchée sur un côté, on ne peut pas comprendre sa fonction. J’en arrive désormais à une interrogation constante de Mireille : Comment stabiliser sans immobiliser ? J’ai pensé au fil à plomb. Cela me réveillait la nuit ; alors j’appelais Mireille pour lui expliquer et lui disais : Vous comprenez ? Elle me répondait : non ! Alors, j’ai acheté un fil à plomb pour elle. Puis, en lui montrant, elle a tout compris.
Le fil à plomb est d’une simplicité déroutante, c’est peut-être l’objet le plus têtu du monde. Il ne veut qu’une chose, aller au centre de la terre et de cette façon quand on le suspend, il nous donne la verticale virtuelle. Une merveille, car l’œil humain n’est pas capable de maîtriser les verticales. Donc, sans le fil à plomb, pas de pyramide, pas de Sainte-Sophie, pas de Santa Maria del Fiore, pas de Notre-Dame de Paris. Étonnant, non ? comme dirait Desproges. La symbolique du fil à plomb a été précisée par les bâtisseurs du Moyen Âge : élévation de soi, droiture morale, vérité. La symbolique du droit est ainsi sous nos yeux.
Ériger la spirale des humanismes
Comme l’explique Antonio Benincà, le fil à plomb, symbole du droit, de la justice et de la gouvernance mondiale, a également la fonction d’ériger la spirale des humanismes :


Antonio Benincà
Entre la spirale et le fil à plomb se trouve un axe qui traverse le lieu de l’articulation dont je parlais plus tôt. Si je suspends le fil à plomb à l’axe, la spirale s’érige et se met à vibrer.
En effet, c’est bien le fil à plomb qui, d’un point de vue matériel, maintient la spirale en tension, la rendant ainsi « active ». C’est une symbolique très puissante : sans la gouvernance et le droit, les humanismes juridiques restent inertes, voire s’effondrent, ce qui correspondrait au récit du « grand effondrement » tel que nommé par Mireille Delmas-Marty :
Et le droit, la gouvernance mondiale, le fil à plomb, […] érige la spirale des humanismes. Sans le fil à plomb, la spirale des humanismes s’effondre.
Il s’agit d’ailleurs d’un processus à double sens puisque le fil à plomb est de son côté relié à la spirale et au petit souffle à travers de l’articulation. Ainsi, sans les principes régulateurs et l’élan vital, la gouvernance et le droit sont à la merci des vents contraires et nous entraînent dans le Pot au noir.
L’élément eau : stabiliser sans immobiliser
Mais la symbolique du fil à plomb ne s’arrête pas là. Suivant la tradition des bâtisseurs, soumis aux vents, il est immergé dans l’eau contenue dans un bassin :

Antonio Benincà
Le fil à plomb est dans l’eau, parce que l’eau […] est l’élément primordial de la vie. Elle est contenue dans un réceptacle qui fait partie de la planète.
Les grands bâtisseurs, lorsqu’ils construisaient un clocher de 50 mètres de haut, utilisaient le fil à plomb. Cependant, en cas de vent, le fil à plomb bougeait trop pour prendre des mesures horizontales. Alors, ils ont trouvé cette astuce géniale : ils plongeaient le plomb dans un seau d’eau pour amortir les effets du vent. Le plomb ne devenait pas complètement immobile, mais les mesures étaient possibles. Ainsi, l’eau, élément primordial, est contenue dans l’octogone creusé au cœur de la rose des vents, dans laquelle le plomb est immergé. Stabiliser sans immobiliser.
La spirale, habitée en son extrémité par le petit souffle innomé, se meut et vibre au-dessus des vents agités du monde. La résultante de ces mouvements est transmise par l’axe rigide, et imprime, à travers l’articulation, un léger mouvement oscillant au fil à plomb.
Le déplacement de la masse immergée est amorti (modéré, pacifié) par l’inertie de l’eau du réceptacle.
C’est une sorte de boucle qui s’est mise en place. L’énergie de la Rose terrienne est montée affronter la Ronde des vents contraires, puis grâce à l’entremise de la spirale porteuse du “petit souffle innomé”, elle est redescendue dans un apaisement progressif le long du fil à plomb, pour retrouver l’eau apprivoisée, élément primordial, dans le réceptacle.

Mireille Delmas-Marty
La spirale est reliée à un fil à plomb, comme celui que les bâtisseurs de cathédrales plongeaient dans un seau d’eau, élément primordial de la vie, afin de retrouver la rectitude, au propre et au figuré, en amortissant les mouvements perturbateurs des vents.
Si l’on joue le jeu de l’analogie entre vents du monde et vents de l’esprit, le fil à plomb, plongé dans un octogone rempli d’eau, évoque une gouvernance mondiale dans laquelle – révérence gardée envers Blaise Pascal – la justice serait fortifiée par les humanismes juridiques et la force équilibrée par les principes régulateurs.

Bassin gelé©Antoine Portanguen
Ainsi, le fil à plomb est toujours en léger mouvement. L’on observe d’ailleurs ce phénomène en temps de gel : lorsque l’eau du bassin est gelée, un léger espace vide persiste autour du plomb car celui-ci n’a cessé d’être en mouvement, ce qui illustre sans doute à merveille ce que Mireille Delmas-Marty désignait par l’expression « stabiliser sans immobiliser » et qui rejoint l’idée, souvent partagée par Antonio Benincà dans son expérience de bâtisseur, que toute structure trop rigide finit par casser :
Utilisant la métaphore de la maison, [Marie-Laure Mathieu-Izorche] souligne que si l’édifice a été construit de manière trop cohérente, il risque de voler en éclats au premier mouvement de terrain (ou au premier ouragan). Il résiste mieux si l’on a prévu un peu de jeu, de souplesse. D’où ce constat essentiel : « Il faut de la logique pour la cohérence, mais du flou pour la cohésion, la souplesse, le respect de la diversité » (Marie-Laure Mathieu-Izorche, 2006).
Si le visiteur se prend au jeu de l’analogie entre vents de l’esprit et vents du monde réel, [l’Objet-manifeste] lui donne à voir que l’effondrement n’est pas inéluctable et qu’il serait sans doute encore possible de stabiliser les sociétés sans les figer, de les pacifier sans les uniformiser.
Peut-être faudrait-il d’ailleurs voir dans ce jeu du mouvement du plomb, le concept forgé par Mireille Delmas-Marty, de « forces imaginantes du droit » qui recouvre notamment l’exemple de la « marge nationale d’appréciation », mécanisme crucial du système de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales (CEDH) :
On a plus que jamais besoin de ce que j’ai appelé, par ailleurs, les forces imaginantes du droit, c’est-à-dire la manière dont les concepts juridiques peuvent s’adapter à l’évolution des pratiques, à l’évolution du monde réel.
Afin de pousser encore cette réflexion, l’on pourrait imaginer que si la spirale et le petit souffle ne pouvait plus jouer leur de mettre la Boussole en mouvement en animant et inspirant les principes régulateurs — ou exemple si la force juste (symbolisée par l’articulation) venait à casser sous la pression des vents de la mondialisation — alors le fil à plomb ne serait plus en mouvement. Le gel se propagerait donc à l’ensemble de l’eau du bassin, ce qui pourrait correspondre au « totalitarisme immobile » pour reprendre l’expression de Mireille Delmas-Marty. A l’inverse, si l’ensemble de la Boussole fonctionne correctement et permet au fil à plomb de rester en mouvement au travers d’un jeu souple, se met alors en œuvre le récit ouvert et pluriel de la mondialité.
Il faudra aux humains beaucoup d’audace et d’imagination, alliées à une immense sagesse, pour s’engager sur les routes imprévisibles du Tout-Monde.