Le lieu de l’articulation

Texte par Antoine Portanguen Pour citer ce texte

Le lieu de l’articulation©Établissements Brun Frères

Le lieu de l’articulation est le nœud de l’objet manifeste. Placé au centre de la Boussole, il relie la spirale des humanismes juridiques surplombée par le petit souffle au fil à plomb immergé dans l’eau. Il est aussi le point de rencontre des huit vents opposés de la mondialisation, exerçant chacun leur force sur lui. C’est un lieu constitué de plusieurs pièces et sa symbolique n’a pas été expliquée par Mireille Delmas-Marty, elle reste donc ouverte à la proposition et à l’interprétation.

Retourner à la matière

Afin de proposer une interprétation du lieu de l’articulation, nous devons partir de la matière, c’est-à-dire de la Boussole, conformément à la méthode de travail mise en place par Mireille Delmas-Marty et Antonio Benincà comme l’exprime ce dernier :

Antonio Benincà

Quelle surprise j’ai eu lorsque Mireille m’a dit : La pensée commence à rebondir sur la matière. Alors ça : je ne m’y attendais pas ! Mireille a eu cette intuition de la matière, parce qu’elle était aussi une artiste, c’est ainsi que notre travail a été une symbiose.1

Voici donc l’explication « matérielle », dirons-nous, que nous offre Antonio Benincà des différentes pièces qui composent le lieu de l’articulation :

Le lieu de l’articulation est composé de deux pièces :

  • la pièce de résistance, qui est un tube en fer très épais capable de résister aux pressions exercées par les quatre couples de vents contraires et qui tourne avec la ronde des vents ;
  • la rotule qui se trouve à l’intérieur de ce tube et qui est elle-même composée de deux parties : une pièce concave qui est partie intégrante de la pièce de résistance et qui est un socle immobile dans lequel vient se loger une pièce convexe qui permet, d’une part, l’oscillation et d’autre part, la rotation. La rotule est ainsi un objet délicat protégé par une armure.2

J’ai imaginé […] que cet axe vertical rigide [la pièce de résistance] se prolonge sur une petite distance, à travers une articulation spéciale permettant une rotation oscillante, en dessous de la structure de la RONDE.3

Le nœud de de l’objet manifeste

Comme l’explique Antonio Benincà, le lieu de l’articulation est à la fois central de par la position qu’il occupe au sein de la Boussole des possibles mais également en raison de la fonction capitale qu’il exerce, étant le lieu où se rencontrent et se concentrent les forces opposées de la ronde des vents :

Antonio Benincà

Mireille appelait la ronde des vents « le grand bazar ». Mais alors comment structurer cette agitation infernale ? Il s’agit de convertir des forces disparates en une énergie ordonnée. On appelle cela de la néguentropie, c’est-à-dire générer de l’ordre à partir du chaos.
Nous en arrivons au lieu de l’articulation. Là est le nœud de tout l’objet-manifeste qui est investi d’une fonction capitale.4

Rebondir sur la matière

Mais alors quelle est cette fonction capitale ? Antonio Benincà explique que la signification « juridique » du lieu de l’articulation n’a pas été explicité par Mireille Delmas-Marty et que son interprétation symbolique reste donc ouverte :

Antonio Benincà

Il revient aux juristes d’imaginer quelle est la signification symbolique de ce lieu central. Cela me permet de préciser que cet objet manifeste est une proposition. Il appartient maintenant à tout le monde, c’est un objet ludique, pédagogique et ouvert aux propositions.5

Peut-être que la réponse à cette question se trouve dans la citation suivante de Mireille Delmas-Marty :

Mireille Delmas-Marty

Si l’on joue le jeu de l’analogie entre vents du monde et vents de l’esprit, le fil à plomb, plongé dans un octogone rempli d’eau, évoque une gouvernance mondiale dans laquelle – révérence gardée envers Blaise Pascal – la justice serait fortifiée par les humanismes juridiques et la force équilibrée par les principes régulateurs.6

L’interprétation du lieu de l’articulation pourrait être la suivante :

Tout d’abord, la pièce de résistance, composée d’un tube en fer épais, est l’endroit où se rencontrent avec violence les forces contraires des huit vents de la mondialisation. Cette pièce a vocation à résister à la pression qui s’exerce sur elle et à protéger la rotule fragile qu’elle abrite en son sein. Mais là n’est pas sa seule fonction. En effet, son rôle n’est pas d’annuler l’énergie qu’elle reçoit mais bien d’encaisser celle-ci afin de n’en transmettre que la partie nécessaire au mouvement de la rotule. Ainsi, la pièce de résistance assure la double fonction de protéger la rotule, d’une part, mais aussi de transmettre et filtrer l’énergie provenant des vents, d’autre part. La pièce de résistance pourrait ainsi correspondre à la notion de force que mentionne Mirelle Delmas-Marty et sur laquelle nous reviendrons un peu plus loin.

Ensuite, vient la rotule, pièce fragile qui permet une « rotation oscillante » et qui pourrait correspondre à ce que Mireille Delmas-Marty nomme le centre magnétique puisque cette pièce se trouve précisément au centre de la ronde des vents et qu’elle amène les huit vents de la mondialisation à se rencontrer alors qu’ils cherchent à s’imposer seuls. Ce centre magnétique met en œuvre les principes régulateurs comme l’explique Mireille Delmas-Marty :

Inhabituelle, car sans pôle magnétique, cette boussole comporte un centre d’attraction où se rencontrent les principes régulateurs de nos humanités.7

Pour résister au pessimisme ambiant, tout en tenant compte de la complexité et de l’instabilité de nos sociétés, on proposera une boussole inhabituelle car elle serait aimantée en son centre. Un centre où se rencontreraient les forces d’attraction d’un humanisme pluriel associant plusieurs visions de l’humanité.8

À son tour, l’énergie produite par ces tensions [des vents opposés] pourrait contribuer – là est le pari – à retrouver un équilibre. Par un mouvement circulaire qui ressemble à une sorte de « ronde des vents » cette énergie engendrerait des principes régulateurs afin de rendre compatibles des vents apparemment contraires. C’est ainsi que des rapprochements improbables deviennent néanmoins observables.9

Cette idée semble en effet rejoindre le rôle du lieu de l’articulation, c’est-à-dire de « convertir des forces disparates en une énergie ordonnée » tel que décrit par Antonio Benincà. Ainsi, après le filtrage opéré par la pièce de résistance, la rotule (du moins sa partie convexe qui est la partie mouvante) aurait pour mission de rendre compatibles les « forces disparates » des vents contraires au travers des principes régulateurs qu’elle met en œuvre, convertissant cette énergie qu’elle transmet ensuite au fil à plomb (droit, justice et gouvernance mondiale).

Mais il est nécessaire de revenir sur l’idée de la force que symboliserait la pièce de résistance. Comme l’explique Antonio Benincà, la pièce concave (inférieure) de la rotule fait « partie prenante » de la pièce de résistance. Cette donnée qui provient de la matière pourrait correspondre à l’idée de Mireille Delmas-Marty de « force équilibrée » telle que mentionnée plus haut. Ainsi la force serait une protection vis-à-vis de la violence extérieure des vents contraires de la mondialisation, mais les principes régulateurs équilibreraient celle-ci de l’intérieur, ce qui rejoindrait l’idée évoquée par Blaise Pascal et régulièrement évoquée par Mireille Delmas-Marty :

La justice sans la force est impuissante : la force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite, parce qu’il y a toujours des méchants ; la force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force ; et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste.

Dans cette interprétation, la force permet ainsi d’assurer l’existence du droit et se trouve limitée par celui-ci. Elle garantit donc la mise en œuvre des principes régulateurs des vents contraires qui, animés par le petit souffle et inspirés par la spirale des humanismes, convertissent l’agitation de ces derniers en un mouvement ordonné qui se transmet au fil à plomb, symbole dynamique du droit (forces imaginantes du droit) et de la gouvernance du Monde (mondialité).

  1. Texte de référence d’Antonio Benincà en exclusivité sur le site Laboussoledespossibles.fr, source
  2. Texte de référence d’Antonio Benincà en exclusivité sur le site Laboussoledespossibles.fr, source
  3. Benincà, Antonio. Première lettre à Madame la Jurispoète, écrite à Marcilleux, France, le 26 décembre 2018, source
  4. Texte de référence d’Antonio Benincà en exclusivité sur le site Laboussoledespossibles.fr, source
  5. Texte de référence d’Antonio Benincà en exclusivité sur le site Laboussoledespossibles.fr, source
  6. Delmas-Marty, Mireille. Une boussole des possibles, Éditions du Collège de France, 2020. https://www.college-de-france.fr/fr/editions/lecons-de-cloture/une-boussole-des-possibles-9782722605312.
  7. Delmas-Marty, Mireille. Une boussole des possibles, Éditions du Collège de France, 2020. https://www.college-de-france.fr/fr/editions/lecons-de-cloture/une-boussole-des-possibles-9782722605312.
  8. Delmas-Marty, Mireille. Sortir du pot au noir : l’humanisme juridique comme boussole. Buchet-Chastel, 2019.
  9. Delmas-Marty, Aux quatre vents du monde : petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation, 2016, p. 19.