L’histoire d’une Boussole inhabituelle

Texte par Antoine Portanguen Pour citer ce texte

Le cheminement intellectuel de Mireille Delmas-Marty vers une Boussole des possibles

La Boussole des possibles est à la fois la synthèse de la pensée développée par Mireille Delmas-Marty au cours de son Œuvre, son aboutissement et son dépassement. Ainsi, la Boussole et l’Œuvre sont en dialogue constant : les symboles de la Boussole invitent à approfondir certaines parties de l’Œuvre ; et réciproquement, la Boussole semble se dessiner naturellement à mesure que l’on progresse dans cette œuvre, en particulier avec les ouvrages Aux quatre vents du monde, Sortir du pot au noir et Une Boussole des possibles. Ce dernier ouvrage est d’ailleurs disponible en accès libre en versions française, italienne et et dispose d’un « post-scriptum » dédié à l’objet-manifeste dont voici un extrait :

Mireille Delmas-Marty

Si la communauté mondiale se construit sur des récits d’anticipation plutôt que sur la mémoire d’un passé commun, le récit-catastrophe démobilise les énergies, comme le récit-programme uniformise les sociétés, qu’il s’agisse du Tout marché, du Tout numérique ou des Empires-mondes. En s’ouvrant à la diversité tout en consacrant la vision écologique de la Terre-Mère, la communauté mondiale émergente peut donner naissance à un récit plus mobilisateur, à la fois solidaire et pluraliste, qui substitue une mondialité apaisée à la mondialisation déshumanisante. Inspiré par la pensée « en archipel » des écrivains antillais (Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau), ce récit-aventure de la Mondialité est présenté comme une politique des solidarités et une poétique des différences. Proche du « pluralisme ordonné » qui évoque la devise de l’Europe (« Unie dans la diversité »), c’est le seul récit d’anticipation qui se préoccupe à la fois de conserver une terre habitable et de respecter les droits des quelque onze milliards d’êtres humains annoncés pour la fin du siècle. Le seul, peut-être, à pouvoir résister aux Empires-mondes sans conduire à l’effondrement déjà annoncé. Le seul enfin qui, avec un peu de chance, peut nous mener vers une communauté mondiale unie en son destin, tout en restant ouverte à la pluralité des mondes possibles.1

Etat d’urgence sur la Planète. Pris dans un tourbillon de vents contraires, les humains sont tentés de se replier sur les Etats-Nations, ultimes refuges contre la mondialisation. Refuges illusoires car le déni de réalité mène à l’impuissance. Mieux vaut affronter le monde et ses contradictions en s’engageant, sans peur et sans retard, sur l’océan du Tout Monde.

La naissance du projet Une Boussole des possibles, la rencontre avec Antonio Benincà

Mireille Delmas-Marty

Il me semblait qu’il fallait utiliser d’autres voies pour réveiller l’attention, pour stimuler l’imagination. Et précisément, l’art, les différentes formes d’art, ça peut être la poésie, ça peut être la peinture, ça peut être la musique. Moi, j’ai plutôt choisi les installations relevant d’une sculpture mobile ou mouvante. L’idée m’est venue de demander à un artiste d’exprimer, au fond, ce droit en mouvement, ce monde en mouvement, par une création artistique, par une installation qui démontrerait sans passer par la raison pure. L’idée est assez simple, c’est de montrer qu’il est possible de stabiliser les mouvements des vents du monde. Les vents de l’esprit étant assimilés aux vents du monde, c’est l’analogie entre les vents de l’esprit et les vents du monde, il est possible de les stabiliser sans immobiliser les sociétés humaines. Peut-être que l’art permet d’explorer autrement des zones qui sont très obscures, qui sont presque invisibles. Rendre visible l’invisible.2

Dans le texte suivant, Mireille Delmas-Marty explique la naissance du projet « Une Boussole des possibles », depuis l’écriture de son livre Aux quatre vents du monde jusqu’à sa proposition à Antonio Benincà de fabriquer une « sculpture-manifeste » (qui deviendra par la suite « Objet-manifeste »3 ) en passant par son inspiration du poème « Au congrès des vents » d’Edouard Glissant4.

En se mondialisant les sociétés ont perdu le Nord, que chaque collectif humain avait défini à sa manière selon ses croyances présentes et sa mémoire d’un passé commun. À l’échelle planétaire, c’est par anticipation que notre humanité plurielle pourrait prendre conscience de son destin commun. Guidée par la métaphore du souffle, j’ai imaginé une rose des vents pour repérer les vents principaux de la mondialisation (Sécurité, Liberté, Compétition, Coopération), puis les vents « d’entre les vents » (Exclusion, Intégration, Innovation, Conservation). C’est pourquoi une rose des vents figure sur la couverture de mon livre Aux quatre vents du monde (2016).

À mesure que ce livre s’écrivait, et que se dévoilait le grand désordre du monde, la rose s’est transformée en une ronde des vents dont le mouvement d’ensemble paraît imprévisible et inintelligible, à moins de transformer le tourbillon de vents contraires en un ordre acceptable par tous. Il est vrai que ni la rose des vents, ni la ronde, n’indiquent une direction. Tout dépendra donc des acteurs de la mondialisation.Je les évoque dans le dernier chapitre à travers un apologue intitulé Au congrès des vents, titre d’un poème d’Edouard Glissant racontant que les « vents de l’univers s’étaient réunis ». À la fin du poème surgit un « petit souffle innomé venu de sa campagne écouter ses frères immenses ». Muet dans le poème, ce petit souffle devient un personnage essentiel dans le livre, où il symbolise le citoyen du monde et son souffle vital, expliquant aux grands acteurs médusés qu’il n’est nul besoin d’un maître des vents car il pourrait perdre tout contrôle ou devenir un tyran. Il suffirait que chaque individu et chaque collectif humain prenne en charge sa part du destin de la planète, même en suivant sa propre route.

Nous en sommes loin et c’est pourquoi nous avons besoin d’une boussole un peu inhabituelle. Elle ne comportera pas de flèche indiquant le pôle nord mais son centre pourra accueillir un régulateur symbolique, à la fois stabilisateur et pacificateur, permettant d’adapter le cheminement au gré de la nature et des vents. En ce lieu d’équilibre dynamique pourront se rencontrer, s’il est encore temps, les chemins d’un humanisme nouveau qui associera plusieurs visions de l’humanité (fraternité, égale dignité, solidarité planétaire, créativité). On l’aura compris, l’objectif n’est ni de prédire, ni de prescrire un ordre mondial encore virtuel.

Dans un monde déboussolé, la Boussole des Possibles sera conçue comme un acte de résistance au désespoir et à la violence. Elle aura l’ambition, à sa modeste mesure, de rendre manifestes les dynamiques à l’œuvre, pour réconcilier des vents opposés comme sécurité / liberté, compétition / coopération, exclusion / intégration, innovation / conservation.

Convaincue qu’une représentation artistique donnerait plus de consistance à cette prise de conscience urgente, j’ai pris l’initiative, lors d’une rencontre avec le plasticien-bâtisseur Antonio Benincà, de lui proposer de réfléchir à une sculpture-manifeste. Je le connaissais peu mais j’avais visité ses « maisons bulles ». Découvrant ses talents « d’intellectruel », comme il se définit lui-même, j’ai pensé qu’un tel artiste, aussi agile pour manier les idées que la truelle, saurait exprimer avec justesse par la matière les thèmes majeurs de mon livre.5

J’avais l’impression d’être au bout de ce qu’on peut dire avec les mots, au bout de la capacité de la pensée discursive, du discours, pour exprimer ces interdépendances, ces enchevêtrements qui sont de plus en plus complexes. J’avais ce sentiment diffus qu’il fallait faire autrement, qu’il fallait faire autre chose, qu’il fallait toucher autre chose que la vision logique des choses. Donc peut-être éveiller une émotion.6

Et voici comment Antonio Benincà, depuis sa perspective, se rappelle ce moment fondateur :

Antonio Benincà

Aux quatre vents du monde : Mireille venait d’écrire ce livre. Je ne l’avais pas vu depuis 25 ans et la retrouvais chez un ami commun, Marc Delacroix. Mireille avait des intuitions qui la dépassaient elle-même, elle cherchait comment transposer sa pensée dans la matière et elle me dit : Pourriez-vous penser à quelque chose… ? La première seconde me plongea dans la perplexité. À la deuxième, la perplexité se changea en interrogation. J’entrevis pendant la troisième l’envergure du propos. La quatrième se manifesta par une sorte de flash. À la fin de la cinquième, je dis : Je vais essayer. De cet instant sont nées de nombreuses réflexions dont je fis part à Mireille au travers de cinq lettres7.
Donc j’ai lu son livre. Mireille m’avait dit : Commencez-le par la fin. Bah moi, j’ai commencé par le début. Voyez-vous, c’est que je suis maçon, il a fallu que je m’accroche… c’est du droit ! Heureusement à la fin, il y a un apologue où Mireille, qui aimait beaucoup Édouard Glissant, a donné la parole à ce qu’il appelait le petit souffle innommé venu de sa campagne, mais qui ne parlait pas. Ça m’a sauvé, parce que j’ai commencé à pouvoir imaginer un objet à partir de cette évocation. Je l’ai annoncé à Mireille, qui dans un demi-sourire — ceux qui la connaissent la reconnaîtront bien là — m’a dit : Je vous avais bien dit de le commencer par la fin. Et donc je suis parti de là : le petit souffle innommé.

Au début de cette entreprise, assez extraordinaire pour les deux personnes que nous sommes, moi j’ai dit tout ça Mireille, à mon avis ça ne sert à rien. Et là j’ai eu cette réponse terrible, elle m’a dit, oui ça ne sert à rien mais il faut le faire quand même ! Ce n’est pas une sculpture, c’est un objet manifeste. Je n’ai pas eu un rôle de sculpteur qui fabrique quelque chose, le met au milieu d’une place et qui dit c’est moi qui l’ai fait. Non, là ça n’a rien à voir. J’ai mis tout ça au service d’une pensée. Je suis profondément… J’avais besoin peut-être de faire ça, parce que pour moi c’est un manifeste dans le sens où, même si je ne crois pas que l’humanité va se sortir de tout ça, j’ai du mal à y croire… Mais si on fait tous à notre échelle personnelle quelque chose, ça j’y crois encore. Et voilà, à mon niveau j’ai pu faire ça. Et ça me donne au moins cette espèce de sentiment de mourir droit dans mes bottes parce que j’ai fait ce que je pouvais. J’ai fait ce que je pouvais. Voilà.8

©Marc Delacroix

Voici la photo de la rencontre entre Mireille Delmas-Marty et Antonio Benincà prise dans le Forez à l’été 2018 par Marc Delacroix chez qui la scène se déroule. Mireille Delmas-Marty lui explique calmement son idée, tandis qu’Antonio Benincà l’écoute avec beaucoup d’attention.

Lors d’une rencontre chez un ami commun, alors que nous ne nous étions pas revus depuis des années, vous m’avez parlé de votre dernier livre, composé des thèmes qui vous tiennent à cœur. Puis, soudain, vous m’avez proposé de réfléchir à la possibilité d’une représentation réelle de la rose des vents évoquée dans le livre.
La première seconde me plongea dans la perplexité. À la deuxième, la perplexité se changea en interrogation. J’entrevis pendant la troisième l’envergure du propos. La quatrième se manifesta par une sorte de flash. A la fin de la cinquième, je dis: je vais essayer. À partir de ce moment commença une aventure nourrie de réflexions et d’échanges enthousiasmants.9

©Marc Delacroix

  1. Delmas-Marty, Mireille. ‘Une boussole des possibles : Gouvernance mondiale et humanismes juridiques’. In Une boussole des possibles. Gouvernance mondiale et humanismes juridiques : Leçon de clôture prononcée le 11 mai 2011. Leçons de clôture. Collège de France, 2020. https://doi.org/10.4000/books.cdf.8988.
  2. Extrait de Mireille Delmas-Marty dans « Une Boussole des Possibles », film-documentaire réalisé par François Stuck, IDÉtorial, 14 février 2022.
  3. Ce terme trouvera en effet la préférence de ses concepteurs lorsque ces derniers réaliseront qu’il ne peut s’agir d’une « sculpture cinétique » puisque ce travail a nécessité l’évacuation de l’égo de sculpteur d’Antonio Benincà afin de « manifester » la pensée de Mireille Delmas-Marty dans la matière.
  4. Glissant, Édouard. La Cohée Du Lamentin. Poétique 5. Gallimard, 2005.
  5. Delmas-Marty, Mireille. Extrait de ses échanges avec Antonio Benincà, 2018 – 2019
  6. Extrait de Mireille Delmas-Marty dans « Une Boussole des Possibles », film-documentaire réalisé par François Stuck, IDÉtorial, 14 février 2022.
  7. Ces lettres peuvent être consultées via le site Laboussoledespossibles.fr en suivant le lien suivant : https://laboussoledespossibles.fr/wp-content/uploads/2026/05/boussole-des-possible-projet-5-lettres-antonio-beninca.pdf.
  8. Extrait d’Antonio Benincà dans « Une Boussole des Possibles », film-documentaire réalisé par François Stuck, IDÉtorial, 14 février 2022.
  9. Benincà, Antonio. Troisième lettre à Madame la Jurispoète, écrite à Marcilleux, France, le 26 décembre 2018.