La notion de principes régulateurs a évoluée au cours de l’œuvre de Mireille Delmas-Marty. Ils apparaissent en 2016 avec Aux quatre vents du monde et évoluent au fil de plusieurs publications jusqu’à se stabiliser à partir de 2019 dans une version qui est ensuite confirmée en 2020 dans Une Boussole des possibles.
En 2016, les principes régulateurs sont au nombre de quatre et le principe associé au couple de vents Exclusion – Intégration se nomme dans un premier temps « pluralisme ordonné » :

Schéma “Figure 2. Ronde des vents.” (“Aux quatre vents du monde: petit guide de navigation sur l'océan de la mondialisation”, 2016, p. 93)

Mireille Delmas-Marty
L’exclusion et l’intégration pourraient être les deux faces d’un principe émergent que l’on peut nommer « pluralisme ordonné » car il n’impose pas l’uniformité mais ordonne la pluralité.
Néanmoins, Mireille Delmas-Marty met en garde face au risque d’uniformité en établissant une distinction entre cohérence et cohésion car « trop de cohérence nuit à la cohésion qui seule résiste aux tempêtes » :
Pour équilibrer l’esprit d’exclusion et celui d’intégration, à l’échelle nationale ou régionale (européenne notamment), et a fortiori à l’échelle mondiale, la cohésion sociale doit être comprise dans une perspective pluraliste. Non pas comme un pluralisme de juxtaposition, qui ne lutte pas vraiment contre les exclusions car il aboutit à des ghettos, mais comme un pluralisme harmonisé, ou un universalisme pluriel, qui admet des différences, dans la limite de leur compatibilité avec des valeurs communes. De même que l’universalisme n’impose pas l’uniformité, la cohésion sociale ne se confond pas avec la cohérence. Évoquant le système complexe représenté par la jurisprudence européenne, Marie-Laure Mathieu-Izorche démontre que la cohérence des valeurs énoncées par la CESDH ne servirait à rien si elle n’était pas étayée par la cohésion de ses destinataires, les États. Utilisant la métaphore de la maison, elle souligne que si l’édifice a été construit de manière trop cohérente, il risque de voler en éclats au premier mouvement de terrain (ou au premier ouragan). Il résiste mieux si l’on a prévu un peu de jeu, de souplesse. D’où ce constat essentiel : « Il faut de la logique pour la cohérence, mais du flou pour la cohésion, la souplesse, le respect de la diversité » (Marie-Laure Mathieu-Izorche, 2006).
Mireille Delmas-Marty identifie ainsi trois outils juridiques graduels qui favorisent la mise en œuvre du principe de pluralisme ordonné en défendant l’idée d’une humanisation réciproque :
Qu’il s’agisse de l’exode massif de populations ou des crispations identitaires des pays d’immigration qui se referment sur leurs différences au nom d’une identité nationale qui serait menacée, l’actualité nous presse de développer les outils juridiques d’un universel pluraliste, tels que l’échange interculturel (dialogue), la recherche d’équivalences (traduction) et même la transformation réciproque (créolisation).
L’échange interculturel : le dialogue

Mireille Delmas-Marty
Le dialogue, c’est-à-dire l’échange interculturel, permet d’améliorer la compréhension et la connaissance de l’autre et de faciliter ainsi le rapprochement, mais sans le garantir. À titre d’exemple, on peut rappeler le dialogue des juges sur la peine de mort, déclenché en 1989 par une interprétation audacieuse de la Cour européenne des droits de l’homme.
Mais le dialogue reste soumis au bon vouloir des acteurs et, en ce sens, sa contribution se limite à coordonner les différences.
La recherche d’équivalences : la traduction

Mireille Delmas-Marty
Le deuxième moyen, qui va plus loin dans la reconnaissance mutuelle autour de valeurs communes, est la traduction. Véritable « miracle », selon le philosophe Paul Ricœur, elle crée de la ressemblance là où il ne semblait y avoir que de la pluralité. La traduction a en effet ceci de miraculeux qu’elle respecte les différences tout en cherchant les équivalences qui peuvent rendre ces différences compatibles. La traduction est un moyen d’harmoniser les différences, une démarche qui participe au rapprochement un peu comme l’harmonie musicale. Cela dit, il arrive souvent de buter sur des termes intraduisibles et sur les malentendus qu’ils provoquent. Le droit international en est un véritable florilège. Ainsi dans la célèbre formule de l’article 1er de la Déclaration universelle des droits de l’homme : « Les hommes sont doués de conscience et de raison. » Au départ, seule la « raison » était évoquée. Mais le délégué chinois Zhang Pengchun a fait observer que, dans une déclaration à ambition « universelle », la référence à la raison ne suffisait pas. Il a proposé d’ajouter le terme chinois liangxin, qui a été traduit par « conscience ». En réalité, l’équivalence entre liangxin et « conscience » est faible, parce que le terme chinois, issu des caractères liang et xin, évoque la conscience morale au sens confucéen, c’est-à-dire une conscience qui privilégie l’altérité.
La transformation réciproque : la créolisation

Mireille Delmas-Marty
Pour contourner la difficulté, il faudrait aller jusqu’à l’hybridation, sorte de créolisation permettant de dépasser les différences en les associant dans une définition commune : c’est un métissage qui, au-delà du simple mélange quasi mécanique, « produit de l’inattendu » (Édouard Glissant, 2005) en trouvant, au-delà du dialogue et de la traduction, mais grâce à eux, une nouvelle signification commune. On peut donner l’exemple d’une notion à vocation universelle, dont la signification juridique est en pleine évolution : le crime « contre l’humanité ».
Pour équilibrer l’esprit d’exclusion et l’esprit d’intégration, le principe du pluralisme ordonné suppose, au-delà du « rapprochement des cultures » (thème de la Décennie internationale en cours, ONU et Unesco, 20122022), un processus d’humanisation réciproque. C’est sans doute le seul moyen pour que la mondialisation puisse sortir du Pot au noir où elle risque d’être durablement immobilisée, ou de faire naufrage dans le tourbillon des vents contraires de l’exclusion et de l’intégration.
En 2019, avec l’ouvrage Sortir du Pot au noir, les principes régulateurs restent au nombre de quatre, mais certains d’entre eux évoluent. C’est le cas du principe de pluralisme ordonné qui est remplacé par le principe d’hospitalité pour lequel Mireille Delmas-Marty écrivait déjà en 2016 :
Le principe « d’hospitalité universelle » n’est pourtant pas nouveau et le citoyen du monde, qui a le droit à ne pas être traité en ennemi dans le pays où il arrive, apparaissait déjà dans le « Projet de paix perpétuelle » de Kant (1795-1796). Celui-ci fonde très concrètement ce droit sur la forme sphérique de la terre qui oblige les hommes à se supporter parce que la dispersion à l’infini est impossible. Le philosophe déduit sa vision cosmopolitique du constat que nous vivons dans un monde fini, « où les liaisons plus ou moins étroites entre les peuples ont été portées au point qu’une violation de droits dans un lieu est ressentie partout.
C’est à travers un colloque avec Olivier Abel, puis en 2020 avec Une Boussole des possibles, que les principes régulateurs passent de quatre à huit. Les deux principes régulateurs du couple Exclusion – Intégration prennent ainsi les noms de Fraternité et Hospitalité et découlent de l’humanisme de la relation des sociétés traditionnelles.
Prolongeant ce que la Déclaration universelle des droits de l’homme nomme « l’esprit de fraternité », il s’étend au-delà du cercle des êtres humains jusqu’au vivant non humain. À travers l’image de la Terre-Mère (Pachamama), la constitution de l’Équateur est proche de la vision franciscaine qui dénomme chaque élément naturel « frère » ou « sœur ». C’est ainsi que l’intégration comme la fraternité privilégie les forces d’attraction sur les forces de répulsion.