Le petit souffle

Texte par Antoine Portanguen Pour citer ce texte

Le petit Souffle©Établissements Brun Frères

Le petit souffle représente l’élan vital, le citoyen du monde. Symbolisé par un éclat de verre perché au bout de la spirale, il recueille la lumière du soleil, de la lune, des étoiles et figure l’élément feu.

Une société à bout de souffle

Dressant le constat d’une société à bout de souffle, Mireille Delmas-Marty propose de raviver son élan vital :

Mireille Delmas-Marty

Après un énième naufrage meurtrier au large de l’Europe, un journaliste demandait : « Comment dit-on quand l’énergie vitale s’éloigne ainsi d’un corps ? » On aurait envie de répondre que c’est précisément ainsi que l’on définit un corps ou une société « à bout de souffle ». À bout de souffle au point que les êtres humains risquent de céder à la facilité du pilotage automatique, dans tous les sens du terme, qu’il s’agisse des armes de guerre ou de la gouvernance du monde.1

Cet avènement, Tocqueville l’avait prophétisé, imaginant que le despotisme en démocratie « serait plus étendu et plus doux, et dégraderait les hommes sans les tourmenter ». Couvrant la société « d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses, uniformes », il tendrait à fixer les humains dans l’enfance et à réduire chaque nation « à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger ». Nous y voilà, mais à l’échelle planétaire, où ce totalitarisme indolore et invisible, doux et mou, ne tue pas les êtres humains mais risque de les déshumaniser car il brise le souffle qui les met en mouvement. 2

Retrouver le souffle vital

Mireille Delmas-Marty emprunte ainsi au poète Édouard Glissant l’expression poétique du « petit souffle » ou, dans sa formulation complète, « le petit souffle de campagne, tout innommé qui apprenait le monde en écoutant ses frères immenses »3 lui attribuant le symbole de la conscience du citoyen du monde qui permet la continuité du processus d’humanisation et induit les notions de responsabilité et de marge de manœuvre :

Antonio Benincà

Il dit ce qu’il pense, mais il n’y a pas de violence et après, il retourne dans sa campagne. Il est toujours en mouvement et pour Mireille et moi, le petit souffle, c’est tout simplement la conscience du citoyen du monde, des humains de bonne volonté.4

Mireille Delmas-Marty

L’homme, si on en croit à la déclaration universelle, est doué de conscience et de raison. Donc il est le seul à pouvoir être considéré comme responsable. Et se considérer lui-même comme responsable, ça veut dire qu’il a peut-être, malgré tous les déterminismes qu’on connaît, il a peut-être une petite marge de manœuvre. Ce n’est pas la marge nationale d’appréciation, c’est la marge aussi de chaque individu, la petite marge de manœuvre qui fait qu’on peut chacun, ce que disait le petit souffle dans […] le congrès des vents, chacun peut apporter quelque chose, peut contribuer à cette responsabilité qui est en fait d’assurer la survie de notre maison commune.5

Le « petit souffle » apparaît ainsi pour la première fois dans l’œuvre de la juriste dans son apologue « Au Congrès des vents »6 où celui décide de prendre la parole :

Dans un de mes livres qui s’appelle précisément Aux quatre vents du monde, j’ai, dans la dernière partie du livre, essayé de montrer que chacun des grands acteurs de la mondialisation voudrait être reconnu comme le maître des vents. Et à ce moment-là, il y a un personnage qui, dans le poème de Glissant, reste silencieux et qui, dans mon apologue, devient le personnage central. Alors, Glissant l’appelle joliment le petit souffle innommé. Il y a les grands vents qui ont tous des noms, Sirocco et autres, Alizé, etc. Le petit souffle innommé venu de sa campagne pour écouter ses frères immenses. Ça, c’est dans le poème. Dans mon apologue, le petit souffle innommé, voyant qu’on va vers l’échec et le chaos, il prend la parole et il dit « on n’a pas besoin d’un maître des vents. Chacun, à sa place, de sa place, avec ce qu’il sait faire, peut jouer une partie du rôle du maître des vents, mais à condition de se coordonner avec les autres, d’intervenir en compatibilité avec les autres. » Donc, c’est ce petit souffle innommé venu de sa campagne qui, finalement, essaie de trouver la solution.7

Même le « petit souffle de campagne tout innommé », autrement dit le souffle vital qui anime chaque être humain, était venu au Congrès des vents. Non content « d’écouter ses frères immenses », c’est lui qui s’élancera à son tour, quand la dispute entre les grands acteurs de la mondialisation conduira à l’échec. C’est lui qui donnera à chacun la force de s’indigner, l’audace de se révolter, et peut-être la volonté de prendre en charge l’avenir de la planète.8

Alors, craignant que toutes les forces nées de la mondialisation se déchaînent les unes contre les autres, le petit souffle innommé osa prendre la parole.9

Il commença par dire que le monde n’avait nul besoin d’un maître des vents. Car celui qui recevrait cette charge, tel Ulysse recevant du dieu Éole la garde de l’« outre des vents », risquerait soit de perdre tout contrôle et de déclencher des tempêtes, soit de devenir un tyran et de paralyser le monde. Pour transformer les énergies en action, il suffit, dit-il, de faire interagir les forces au travail. Comme il avait assisté à toutes les conférences sur le climat depuis 1992, le petit souffle, qui venait de sa campagne mais commençait à se sentir citoyen du monde, raconta ce qu’il avait vu à Paris en décembre 2015, à l’occasion de la COP 21.10

Le petit souffle innommé en vint alors à cette affirmation surprenante que le dérèglement climatique était une chance pour l’humanité. Oui, une chance, répéta-t-il, malicieux et convaincu, ajoutant qu’il espérait que ce ne serait pas la dernière chance. Sur ce propos énigmatique, le petit souffle se tut et disparut. Façon, espérait-il, de faire comprendre aux acteurs de la mondialisation qu’ils n’avaient pas d’alternative : ils devaient d’urgence se ressaisir et conjuguer leurs efforts pour réussir à sortir du Pot au noir.11

Le souffle du droit

Mireille Delmas-Marty explique comment le droit peut participer à la protection de ce souffle de vie, justifiant par la même occasion pourquoi le petit souffle se trouve ainsi perché sur la spirale des humanismes juridiques dans la Boussole des possibles :

Mireille Delmas-Marty

[La] spirale des humanismes […] offr[e] un perchoir au « petit souffle innomé » […]12

[…] on lancera le pari que le droit peut contribuer à protéger le souffle qui nous maintiendrait en vie sans réduire la vie à la survie de l’espèce humaine.13

Mireille Delmas-Marty poursuit en faisant ainsi analogie entre le souffle et les vents de l’esprit :

On tentera ici de revenir au sens premier du mot grec pneuma qui désigne à la fois le souffle et l’esprit.14

Transposée aux systèmes de droit, la métaphore du souffle ne se limite donc pas à la vision poétique de Victor Hugo comparant la pensée à un aigle à quatre ailes (Les Quatre Vents de l’esprit). Elle pourrait aussi suggérer le rôle de l’esprit comme énergie qui met en mouvement les forces en présence.15

Partant du constat que la mondialisation semble prise dans un tourbillon de vents contraires, on proposera de se laisser guider par la métaphore du souffle : du souffle comme esprit, à l’esprit comme énergie, puis à l’énergie comme action.16

Selon la vision dynamique du droit que nous privilégions en travaillant sur les processus plutôt que sur les concepts, les choix ne se « fondent » pas à proprement parler sur le dogme, mais se forment selon le souffle, l’esprit qui les inspire. C’est pourquoi une rose des vents semble nécessaire pour s’orienter parmi les directions prises par la mondialisation.17

L’élément feu

Antonio Benincà

Parce qu’on avait la terre [rose des vents], l’eau [le bassin], l’air [ronde des vents], il manquait le dernier élément. Donc, le petit souffle innommé, représenté par un simple éclat de verre perché au bout de la spirale, recueille la lumière du soleil, de la lune, des étoiles. Le feu de l’énergie.18

  1. Delmas-Marty, Aux quatre vents du monde : petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation, 2016, p. 10.
  2. Delmas-Marty, Aux quatre vents du monde : petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation, 2016, p. 11.
  3. Glissant, Édouard. La Cohée Du Lamentin. Poétique 5. Gallimard, 2005.
  4. Texte de référence d’Antonio Benincà en exclusivité sur le site Laboussoledespossibles.fr, source
  5. Extrait de Mireille Delmas-Marty dans « Une Boussole des Possibles », film-documentaire réalisé par François Stuck, IDÉtorial, 14 février 2022.
  6. Delmas-Marty, Mireille. Aux quatre vents du monde. Petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation, Seuil, 2016, p. 127 et suivantes.
  7. Extrait de Mireille Delmas-Marty dans « Une Boussole des Possibles », film-documentaire réalisé par François Stuck, IDÉtorial, 14 février 2022.
  8. Delmas-Marty, Aux quatre vents du monde : petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation, 2016, p. 109.
  9. Delmas-Marty, Aux quatre vents du monde : petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation, 2016, p. 111.
  10. Delmas-Marty, Aux quatre vents du monde : petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation, 2016, p. 101.
  11. Delmas-Marty, Aux quatre vents du monde : petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation, 2016, p. 113.
  12. Delmas-Marty, Mireille. Une boussole des possibles, Éditions du Collège de France, 2020. https://www.college-de-france.fr/fr/editions/lecons-de-cloture/une-boussole-des-possibles-9782722605312.
  13. Delmas-Marty, Aux quatre vents du monde : petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation, 2016, p. 13.
  14. Delmas-Marty, Aux quatre vents du monde : petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation, 2016, p. 16.
  15. Delmas-Marty, Aux quatre vents du monde : petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation, 2016, p. 17.
  16. Delmas-Marty, Aux quatre vents du monde : petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation, 2016, p. 18.
  17. Delmas-Marty, Aux quatre vents du monde : petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation, 2016, p. 41.
  18. Texte de référence d’Antonio Benincà en exclusivité sur le site Laboussoledespossibles.fr, source