La notion de principes régulateurs a évoluée au cours de l’œuvre de Mireille Delmas-Marty. Ils apparaissent en 2016 avec Aux quatre vents du monde et évoluent au fil de plusieurs publications jusqu’à se stabiliser à partir de 2019 dans une version qui ensuite confirmée en 2020 dans Une Boussole des possibles .
Voici le premier schéma de la Ronde des vents tel qu’il apparaît en 2016 dans Aux quatre vents du monde :

Schéma “Figure 2. Ronde des vents.” (“Aux quatre vents du monde: petit guide de navigation sur l'océan de la mondialisation”, 2016, p. 93)

Mireille Delmas-Marty
Pour y parvenir de façon à préserver l’Humanité dans ses contradictions, il faudrait que chaque couple de vents contraires s’ordonne autour d’un principe, à la fois directeur et correcteur, qui permette de remplacer le « ou » qui oppose par le « et » qui compose. Au confluent de l’observation des pratiques et d’une approche théorique, on voit ainsi émerger quatre principes qui pourraient contribuer à cette régulation des souffles de la mondialisation : réguler liberté et sécurité autour du principe de l’égale dignité de tous les êtres humains ; compétition et coopération autour du principe de solidarité planétaire ; innovation et conservation autour du principe dit de précaution-anticipation ; enfin exclusion et intégration autour d’un principe émergent que l’on propose de nommer le « pluralisme ordonné » (Mireille Delmas-Marty, 2006).
En définitive, pour naviguer parmi des vents contraires, nous disposons de principes régulateurs relevant de deux logiques différentes. Les uns (principes de précaution-anticipation, principe du pluralisme ordonné) proposent une gradation pour concilier des contradictions telles que innovation/conservation, ou encore exclusion/intégration, par une sorte de rééquilibrage impliquant la pesée des intérêts. Les autres (principes de dignité humaine et de solidarité planétaire) permettent de dépasser des contradictions comme liberté/sécurité, ou compétition/coopération, en posant une limite commune. À ce titre, chacun de ces deux principes a vocation à se situer au centre de la rose des vents. En pratique, le choix sera sans doute différent selon que l’on privilégie un humanisme anthropocentré qui sépare l’homme de la nature pour le situer au centre du monde ou un humanisme d’interdépendance qui place l’homme dans l’écosystème dont il fait partie. C’est donc tantôt la dignité humaine (DH), tantôt la solidarité planétaire (SP) – et pourquoi pas cosmique ? – qui deviendra le principe régulateur central pouvant influencer l’ensemble des modes de régulation et déterminer le sens et le rythme de cette ronde des vents. Mais il ne suffit pas de disposer d’instruments conceptuels. Il reste à transformer l’énergie en action. Autrement dit, il reste à faire interagir les principaux acteurs de la mondialisation en les convoquant, sur le modèle de la COP 21, au Congrès des vents.
Ces quatre principes évoluent en 2019 avec l’ouvrage Sortir du Pot au noir :
À condition de fonctionner en synergie, ces quatre principes (fraternité/hospitalité, dignité, solidarité et créativité) permettraient de réguler les vents contraires et d’engendrer une dynamique pacificatrice apte à réconcilier les inconciliables. Le respect de l’égale dignité de tous les êtres humains pourrait réconcilier le couple liberté/sécurité en limitant à la fois les excès d’un libéralisme absolu et les dérives du tout-sécuritaire ; tandis que l’hospitalité, comprise comme un ensemble de droits et de devoirs, pourrait rapprocher le couple exclusion/intégration, désuni par la colère contre les inégalités sociales et la peur fantasmée des migrations. Le troisième principe, la solidarité entre vivants, humains et non humains, régulerait le couple compétition/coopération qui oppose le profit et la croissance à la protection de l’environnement. Il resterait à stabiliser le couple innovation/conservation en consacrant la créativité comme quatrième principe constitutif de l’humanité, afin de sauvegarder l’indétermination humaine, source vive de nos humanités.
Ainsi, dans cette version :
- Pour le couple Liberté / sécurité : le principe d’égale dignité reste le même (et il est l’un des deux principes régulateurs central évoqué en 2016) tel que figurant dans le cercle central du schéma ;
- Pour Compétition / coopération : le principe de solidarité planétaire reste presque le même et devient « solidarité entre vivants » (humains et non humains) ;
- Pour Innovation / conservation : le principe « précaution-anticipation » évolue et devient « créativité » ;
- Pour Exclusion / intégration : le principe du « pluralisme ordonné » évolue et devient « hospitalité »
La même année, une nouvelle version apparaît au cours d’un colloque avec Olivier Abel qui intègre huit principes au lieu de quatre :

Principes régulateurs © Mireille Delmas-Marty. Delmas-Marty, Mireille. Cycle « L’Europe inachevée ? », Compte-rendu de la troisième conférence « L’Europe, une boussole dans la mondialisation » avec Mireille Delmas-Marty et Olivier Abel, 19 juin 2019.
Cette version est par la suite confirmée en 2020 à travers l’ouvrage Une Boussole des possibles :
[La spirale des humanismes] qui s’élève vers le ciel, [est le] symbole de la permanence de l’Être dans l’évolution, [et elle] réactive l’humanisme de la relation des sociétés traditionnelles (principes de fraternité et d’hospitalité), sans renoncer à celui de l’émancipation venu des Lumières (égalité et dignité). Elle accueille aussi l’humanisme des interdépendances, né des écosystèmes (solidarités sociale et écologique), et enfin l’humanisme de la non-détermination préservant le mystère de l’humain (responsabilité et créativité).
Pour conclure, il est important de noter que l’évolution de ces principes régulateurs est significatif du travail toujours en mouvement de Mireille Delmas-Marty et ainsi précisait-elle que ces principes pouvaient être amenés à changer si l’on en trouvait d’autres et en fonction de l’évolution de la société, ce qui rejoint l’idée que la Boussole des possibles reste un objet ouvert aux propositions et qu’il pourrait donc évoluer.