Texte par Antoine Portanguen Pour citer ce texte
« Une Boussole des possibles » est une sculpture juridique en mouvement née de la rencontre entre la juriste Mireille Delmas-Marty et l’artiste bâtisseur Antonio Benincà.
Au cours des dernières années d’une « œuvre foisonnante »1, Mireille Delmas-Marty ressentit la nécessité de dépasser l’expression discursive de sa pensée afin d’en poursuivre son cheminement. Elle eut ainsi l’intuition qu’elle devait se tourner vers l’expression artistique pour rendre sa pensée visible et éveiller une émotion capable de démontrer « sans passer par la raison pure »2. C’est ainsi qu’en 2018, elle proposa à l’artiste Antonio Benincà d’imaginer une boussole inhabituelle, née d’une nécessité : contribuer à orienter l’humanité vers une mondialité apaisée, en lieu et place d’une mondialisation déshumanisante.
Dans son œuvre, Mireille Delmas-Marty s’est intéressée aux mutations profondes de nos sociétés. Elle a identifié et mis en garde contre plusieurs récits déshumanisants déjà à l’œuvre et a tenté de proposer un récit souhaitable pour le destin de l’humanité. Elle distingue ainsi deux catégories de récits :
- Les récits-programmes à portée totalisante visant à réduire l’imprévisibilité du monde au moyen de mécanismes de contrôle, au risque d’amplifier les inégalités et de porter atteinte aux libertés. Ces récits peuvent prendre la forme de l’Empire-monde (l’on pensera à la Chine et ses nouvelles routes de la soie), du Tout marché (qui attribue aux marchés économiques une main invisible capable de gouverner seule) ou encore du Tout numérique (qui voudrait faire de la technologie un instrument apte à se substituer à la conscience humaine, capable de régir la société de manière prédictive).
- Les récits-aventures qui, refusant le sacrifice des libertés, préfèrent accueillir l’imprévisibilité en reconnaissant la diversité et les interdépendances, qu’elles soient sociales, culturelles ou écologiques. Empruntés aux poètes, ces récits permettent d’imaginer une mondialité qui est « à la fois une poétique de la diversité et une politique de la solidarité »3. Ces récits reposent sur les différentes traditions de l’humanisme ainsi que sur « les forces imaginantes du droit », notion fondamentale de l’œuvre de Mireille Delmas-Marty qui vise à repenser l’approche juridique traditionnelle pour ordonner le pluralisme et mettre en œuvre une voie radicalement différente de celle de la mondialisation en cours.
C’est bien ce dernier chemin que nous invite à explorer la Boussole des possibles. Les éléments qui la composent matérialisent les métaphores employées par Mireille Delmas-Marty dans ses écrits. Ainsi, les vents, métaphores de la lutte que se livrent les grands acteurs de la mondialisation (États, organisations internationales, entreprises multinationales, ou encore scientifiques et organisations non-gouvernementales), sont représentés dans la Boussole par huit figures mouvantes, organisées en couples contraires. Les vents sont la représentation des forces qui s’affrontent pour prendre le contrôle du monde : Sécurité ou Liberté, Coopération ou Compétition, Conservation ou Innovation, Exclusion ou Intégration. La disposition et la symbolique de ces huit figures rendent immédiatement compréhensibles les tensions qu’impose une mondialisation désordonnée, qui entraîne nos sociétés soit vers l’immobilisation, soit vers le naufrage, à la manière du Pot au noir, expression maritime désignant « cette zone au milieu des océans où les vents qui soufflent en sens contraires se neutralisent ou se combattent »4
Afin de sortir de ce chaos et de la volonté de pouvoir « des vents dominants », Mireille Delmas-Marty fait appel à une autre métaphore, inspirée celle du petit souffle innommé, qui représente la conscience du citoyen du monde. Celui-ci, prenant conscience de l’égoïsme des grands acteurs de la mondialisation qui se manifeste par l’échec du cheminement vers la paix depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ou encore la multiplication des crises (financières, sanitaires, sociales, environnementales…), leur explique qu’il est inutile de vouloir un seul maître des vents, mais qu’il est urgent de « conjuguer leurs efforts pour réussir à sortir du Pot au noir »5.
[…] la sécurité sans liberté conduit au totalitarisme tandis que la liberté sans sécurité mène le monde au chaos. De même, la compétition sans coopération peut conduire au règne de la force (force économique, force militaire, etc.), alors que la coopération sans compétition est souvent inefficace. Et l’on pourrait compléter les exemples à propos des quatre autres vents : l’innovation sans la conservation peut conduire à l’effondrement de la planète, mais la conservation sans innovation paralyse ; l’exclusion sans l’intégration, c’est l’enfermement, l’éloignement ou la guerre, mais l’intégration sans exclusion peut aboutir à une fusion mortifère.6
Ainsi, cette Boussole inhabituelle, car dépourvue d’un « nord magnétique », nous invite à dépasser les logiques binaires et en apparence irréconciliables, en établissant un pôle central où s’attirent et se réconcilient les différentes forces à l’œuvre au moyen de principes régulateurs qui permettent de remplacer les « ou » en des « et » :
- Liberté et sécurité se réconcilient avec les principes d’égalité et de dignité (égale dignité).
- Coopération et Compétition deviennent compatibles au travers des principes de solidarités sociale et écologique (solidarité planétaire).
- Conservation et Innovation sont régulés par les principes de responsabilité et de créativité (créativité responsable).
- Exclusion et Intégration coexistent au moyen des principes de fraternité et d’hospitalité.
Expression métaphorique et sensible de la pensée dynamique de Mireille Delmas-Marty, la Boussole des possibles invite à stabiliser le droit sans l’immobiliser afin de pacifier nos sociétés sans les uniformiser. Le droit et la gouvernance mondiale sont ainsi représentés par un fil à plomb, toujours en mouvement, qui régule la violence des vents contraires de la mondialisation, au moyen de principes issus des différentes traditions humanistes. Celles-ci sont représentées par une spirale érigée par le fil à plomb et animée par un petit souffle, symbole de l’élan vital et de la conscience de chaque citoyen du monde.
La Boussole est l’expression d’une proposition : le droit, inspiré par cette conscience mondiale et par les humanismes, peut contribuer à la mise en œuvre d’une gouvernance harmonieuse construite autour d’une communauté mondiale unie en son destin, car consciente de ses interdépendances et respectueuse de ses différences.
La Boussole des possibles a pour ambition de susciter des débats entre les citoyens du monde quant aux bouleversements globaux qu’ils observent, qu’il s’agisse de l’environnement, des migrations, de la santé, de la sécurité, des nouvelles technologies (comme l’intelligence artificielle) … Son interprétation symbolique reste donc ouverte, ce qui fait de la Boussole un objet collaboratif. À cette fin, seuls certains des principes directeurs mentionnés précédemment ont été inscrits sur la Boussole afin d’encourager la participation du public dans l’émergence de nouveaux principes permettant d’imaginer le chemin commun et pluriel d’une « mondialité apaisée ».
Enfin, cette Boussole est mouvante. Son cheminement a débuté en 2021 au Château de Goutelas par l’exposition du prototype. Une « grande Boussole », en cours de fabrication, poursuivra ce voyage : installée d’abord au château de Goutelas, elle pourra naviguer en différents lieux, susciter des échanges entre les générations et les cultures pour un enrichissement mutuel. À ce titre, les lieux intéressés par l’opportunité d’accueillir la Boussole des possibles sont chaleureusement invités à nous contacter.

Mireille Delmas-Marty
En ce XXIe siècle où il n’est question que du suicide de l’Occident, de la déconstruction de l’Europe et de l’effondrement de la planète, il est plus que jamais nécessaire de lancer l’alerte. Mais ce n’est pas pour autant le moment de renoncer à l’espérance. Cette boussole n’est pas seulement une sculpture et un manifeste, elle est aussi ludique : même en état d’urgence, il est vital que la joie demeure !7
Au cours des dernières années d’une « œuvre foisonnante », Mireille Delmas-Marty a ressenti que les mots ne suffisaient plus pour exprimer pleinement sa pensée. Elle a eu l’intuition qu’elle devait se tourner vers la matière afin de poursuivre son cheminement et rendre sa pensée visible et accessible. C’est ainsi qu’en 2018, elle propose à l’artiste Antonio Benincà d’imaginer une boussole inhabituelle née du pari qu’il faut résister à la déshumanisation générée par la mondialisation et manifester l’espoir de possibles futurs souhaitables pour l’humanité.
Au cours de son élaboration, la Boussole a opéré un phénomène inattendu : la matière s’est mise à rebondir sur la pensée pour enrichir cette dernière, alimentant de riches échanges entre ses deux concepteurs. Ainsi, la Boussole des possibles n’est pas seulement la synthèse de la pensée de Mireille Delmas-Marty, mais plutôt le dépassement et l’aboutissement de celle-ci, résultant du passage de son cheminement intellectuel à la matière et d’une symbiose inédite entre une Jurispoète et un Intellectruel (selon les expressions affectueuses d’Antonio Benincà). Elle forme ainsi la dernière pièce de l’Œuvre de Mireille Delmas-Marty.
Refusant de se résigner aux récits néfastes à l’œuvre, comme ceux du Tout marché, du Tout numérique, des Empires-monde ou du Grand effondrement, cette Boussole propose de naviguer entre les symboliques et les métaphores et nous invite à imaginer une gouvernance du Monde capable de nous sortir du Pot au noir.
L’ »objet-manifeste » représente huit vents de la mondialisation, opposés en couples contraires (Liberté ou sécurité ; Coopération ou Compétition ; Conservation ou Innovation ; Intégration ou Exclusion), qui chacun cherche à s’imposer comme le seul maître des vents. Face à ce chaos, le petit souffle qui symbolise la conscience mondiale du citoyen, prend la parole au milieu des acteurs globaux (États, organisations internationales, entreprises multinationales, acteurs scientifiques) pour dire qu’il ne peut y avoir un seul maître des vents.
Dépourvue de nord magnétique, cette boussole inhabituelle propose ainsi une nouvelle grille de lecture qui dépasse les logiques binaires opposées, leur préférant un pôle magnétique central qui contient des principes régulateurs capables d’assurer la coexistence des vents (Liberté et sécurité ; Coopération et Compétition ; Conservation et Innovation ; Intégration et Exclusion). Inspirée par la conscience mondiale du citoyen, la Boussole érige ainsi les humanismes et le droit afin qu’ils stabilisent ces vents contraires sans les immobiliser et pacifient nos sociétés sans les uniformiser. À l’image de la pensée de Mireille Delmas-Marty, Antonio Benincà a conçu la Boussole afin qu’elle soit dynamique et animée par le vent et a recherché des symboliques universelles pour représenter ses différents éléments.
La Boussole invite donc les citoyens du Monde à s’arrêter un moment, à se questionner quant aux bouleversements globaux qu’ils observent, qu’il s’agisse d’environnement, de migrations, de santé, de sécurité, de nouvelles technologies, afin de réaliser qu’ils ont la possibilité d’imaginer le chemin commun d’une « mondialité apaisée » à partir des outils qu’elle propose. Ainsi, la Boussole a pour mission de voyager dans différents lieux où elle sera reçue et exposée afin de susciter des ateliers entre les différentes générations et cultures, pour un enrichissement mutuel. La première étape de ce cheminement a débuté en 2021 au Château de Goutelas par l’exposition du prototype. La « grande Boussole » (modèle abouti de taille monumentale), désormais en cours de fabrication, continuera ce voyage.

Mireille Delmas-Marty
Ce qui est nouveau avec l’ampleur prise par la mondialisation, qui touche pratiquement tous les problèmes de société et qui touche en particulier les grands défis du monde actuel, et bien cette mondialisation des défis, on n’a pas de réponse véritablement légitime à lui donner parce que les communautés mondiales qui ont leur légitimité, les États-nations, elles se sont construites dans la durée. Elles se sont construites sur une histoire commune, donc sur une mémoire, et je dirais sur le couple plus exactement, mémoire et oubli. Or à l’échelle mondiale, il n’y a pas véritablement d’histoire commune. Dans la population, il n’y a pas la conscience d’une histoire commune à l’échelle mondiale. Alors comment faire ? Il me semble que ce qui permet de légitimer ce qui serait appelé à devenir une gouvernance mondiale, et bien c’est le sentiment d’appartenance, la prise de conscience plus exactement de notre appartenance à la même communauté parce que nous aurons le même destin. Le destin, c’est l’avant, c’est l’avenir. C’est-à-dire qu’au lieu de se projeter sur le passé, il faut se construire sur un avenir commun parce qu’on sait et on commence à comprendre, à prendre conscience, du fait qu’on aura le même destin. On est embarqués sur le même bateau, et on coulera tous ensemble ou on se sauvera ensemble. De même que la mémoire se heurte à l’oubli, l’anticipation ne peut pas être totale. Elle se heurte à l’imprévisible. Une grande partie de l’avenir et du destin de l’humanité, voire le destin du monde vivant tout entier, est imprévisible. L’idée de bien commun mondial, c’est une idée qui répond à l’ampleur mondiale des défis. Alors qu’est-ce qu’un bien commun mondial ? La santé face aux pandémies, le climat face aux problèmes environnementaux et aux émissions de gaz à effet de serre, le respect de la personne face aux désastres des migrations. En fait, les mots-clés par rapport à « indépendance » et « souveraineté », ça serait « interdépendance » et « solidarité ».
Pour citer ce texte : Portanguen, Antoine. « La Boussole en un coup d’œil ». La Boussole des possibles, 2026. https://laboussoledespossibles.fr/une-boussole/la-boussole-en-un-coup-doeil/.
- Giudicelli-Delage, Geneviève. « Lire Mireille Delmas-Marty. Avant-propos », Revue de science criminelle et de droit pénal comparé, N° 3 (18 octobre 2022) : 497–502, source
- Propos de Mireille Delmas-Marty extraits du documentaire « Une Boussole des Possibles », réalisé par François Stuck, produit par l’association IDÉtorial.
- Delmas-Marty, Mireille, Kathia Martin-Chenut, and Camila Perruso. Sur les chemins d’un jus commune universalisable. Institut des sciences juridique et philosophique de la Sorbonne, vol. 61. Le Kremlin-Bicêtre: Mare & Martin, 2021.
- Voir article dédié à l’ouvrage Sortir du pot au noir – L’humanisme juridique comme boussole, Buchet Chastel, 2019.
- Delmas-Marty, Mireille. Apologue « Au Congrès des vents » Aux quatre vents du monde : petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation. Paris, Éditions du Seuil, 2016.
- Delmas-Marty, Mireille. Aux quatre vents du monde : petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation. Paris, Éditions du Seuil, 2016.
- Delmas-Marty, Mireille. Une boussole des possibles, Éditions du Collège de France, 2020. https://www.college-de-france.fr/fr/editions/lecons-de-cloture/une-boussole-des-possibles-9782722605312.
